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Ituri – Walendu-Bindi : Voici l’histoire d’une chefferie née de six trônes, entre migrations, pouvoir coutumier et frontières oubliées

Quand on traverse les montagnes de Kagaba, les plateaux de Nombe ou les rivières chantantes de la Semliki, on pénètre un territoire qui ne se raconte pas uniquement par ses routes ou ses vallées, mais par ses cicatrices, ses mythes et sa souveraineté silencieuse. Walendu-Bindi est bien plus qu’une chefferie : c’est un peuple en marche depuis des siècles, une histoire cousue de migrations, de trônes, de mémoire et de résistance.

Une chefferie, six trônes, et une fondation coloniale brutale

Avant 1933, il n’existait pas une seule chefferie appelée « Walendu-Bindi« , mais plutôt six entités coutumières autonomes, chacune gouvernée par son propre chef selon une organisation clanique :

  • Kamatsi Mukubwa (à Bukiringi),
  • Fanda Fataki (à Boloma),
  • Bahenduka (à Bamuko),
  • Bahura (à Baviba),
  • Bangadjuna (Zadhu),
  • Walendu Ts’rits’ Ruts’ (créée en 1920)

Ce n’est qu’en 1933, dans une logique de centralisation coloniale imposée par l’administrateur territorial belge Halleux, que ces six trônes sont fusionnés par décret, acte officialisé dans le procès-verbal n°00/85 du 3 décembre 1931. Une réforme brutale qui fit de Gety le nouveau centre de commandement, supprimant les pouvoirs autonomes des anciens royaumes.

Cette histoire est souvent mal racontée. Certains récits ont réduit la fusion à cinq chefferies, oubliant la Chefferie de Zadhu. Pourtant, comme l’a rappelé feu le notable Osée Didi Angaika, la vérité historique est claire : six trônes furent unifiés, et l’effacement d’un seul nom est une blessure symbolique.

Dynasties et tragédies : la mémoire des chefs

Depuis Nyanza, le tout premier chef (1933–1936), assassiné par son frère, huit chefs se sont succédé. Chaque règne a laissé son empreinte :

  • Kobvu (1936–1952), à l’ère de la consolidation coloniale,
  • Zitono (1952–1958), mort par empoisonnement dans une lutte fratricide,
  • Akobi Tchomi (1979–2011), figure de stabilité sous le Zaïre puis la RDC,
  • Olivier Peke Kalyaki Alexandre (2011 à 2020),
  • Bangajduna Fidèle Mongaliema, chef actuel (2020 à nos jours).

Le pouvoir coutumier ici ne s’exerce pas dans les palais, mais dans les rituels, les palabres, les funérailles royales et les pierres sacrées. Chaque nom de chef évoque un chapitre du destin collectif.

Des hauteurs du Soudan aux collines de l’Ituri : le voyage des Ìndrŭ

Les Ìndrŭ, habitants de Walendu-Bindi, sont issus d’anciennes migrations venues du Soudan du Sud, depuis la région d’Akobo. Fuyant les razzias esclavagistes arabes et les famines, ils traversent le Bunyoro (Ouganda) au XVIe siècle, franchissent la rivière Semliki et s’installent sur les hauteurs de l’Ituri. Ce sont eux qui ont fondé les noyaux des villages actuels.

Le peuple Ìndrŭ parle une langue nilotique centrale, cousine du logo et du lugbara. Aujourd’hui, on les estime à plus de 150 000 personnes. Leur mémoire se transmet par la parole, les chants, les pierres, les lieux-dits : Kagaba, Nyabiri, Mbogu, Tsanda…

Relief, climat, hydrographie : un territoire à la fois rude et fertile

Walendu-Bindi s’étend sur environ 2 226 km², entre 600 et 1 800 mètres d’altitude, selon des données issues de Google Earth. Ce relief varié (montagnes, vallées, plateaux) offre un climat tropical de montagne, tempéré et propice à l’agriculture.

Hydrographiquement, la chefferie est traversée par de nombreux ruisseaux et rivières (Loya, Ngere, Alimo, Talulu, Ikpa…). Elle constitue une zone de partage des eaux entre deux immenses bassins : à l’est, celui du Nil, drainé par la Semliki ; à l’ouest, celui du Congo. Cette position unique explique la fertilité de ses terres et la richesse de son écosystème.

Un réseau routier qui relie, mais aussi isole

L’axe principal RS N⁰ 431 relie Bogoro à Eringeti en passant par Gety, Bukiringi, Aveba, Mitego et Boga. Cette route d’intérêt provincial connecte la chefferie à Bunia, au Nord-Kivu et à l’Ouganda via Burasi. Mais les routes agricoles restent en mauvais état, souvent impraticables pendant la saison des pluies.

Deux pistes d’atterrissage, à Aveba (600 m) et Gety-Mission (880 m), rappellent le temps où de petits Antonov y atterrissaient. Le lac Albert et la rivière Semliki assurent aussi des échanges par pirogues entre les rives congolaises et ougandaises.

Subdivision administrative et réalités communautaires

La chefferie compte six groupements : Bukiringi, Baviba, Boloma, Ts’ritsi, Zadhu, Bamuko, regroupant environ 200 villages. Ses agglomérations principales, Gety, Aveba, Kagaba, Olongba, Songolo,sont les épicentres des échanges et des rituels communautaires.

Religieusement, 80 % de la population est chrétienne (catholique et protestante), le reste étant animiste. Mais les traditions Ìndrŭ résistent, surtout dans les pratiques funéraires, la toponymie sacrée, et la gouvernance spirituelle.

Reprendre la parole, restaurer la dignité

Cette chronique est un acte de souveraineté narrative. Car à Walendu-Bindi, l’histoire a souvent été écrite par d’autres (colonisateurs, missionnaires, fonctionnaires). Mais les Ìndrŭ n’ont jamais cessé de raconter leur propre version. Une version transmise autour du feu, à l’ombre d’un tumulus royal ou au sommet du mont Isura.

Il ne suffit pas de tracer des frontières sur une carte pour comprendre un peuple. Walendu-Bindi est une mémoire vivante, enracinée dans les corps, les collines, les chants et les rivières.

À l’heure où l’Ituri traverse de nouvelles tensions foncières et identitaires, il est vital de revisiter ces histoires. Non pas pour figer le passé, mais pour comprendre le présent et construire l’avenir. Walendu-Bindi est une chefferie née d’un traumatisme colonial, mais qui garde debout les piliers de son âme : les trônes, les rituels, la terre, et la mémoire.

Saint Olivier Eloim Duandro, depuis Gety/Irumu

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