Ituri : Luboya appelle au dialogue, le CRP réclame Kinshasa. Est-ce une impasse sécuritaire ?
Alors que les armes ont encore parlé le week-end dernier à Solenyama et Iga-Barrière, à quelques kilomètres de Bunia, la question du dialogue avec le mouvement CRP de Thomas Lubanga revient au cœur du débat sécuritaire en Ituri. Ces affrontements, qui ont une nouvelle fois paralysé la circulation sur l’axe stratégique RN27, mettent en lumière la complexité d’une crise où s’entremêlent revendications politiques, intérêts géostratégiques et gestion militaire d’une province en état de siège depuis plus de trois ans.
Une main tendue… mais vers qui ?
Le lieutenant-général Johnny Luboya N’Kashama, gouverneur militaire de l’Ituri, a surpris par la teneur de ses déclarations dimanche soir sur les ondes de la Radio Candip. Plutôt que d’adopter un ton martial, il a lancé un appel au dialogue, exhortant les jeunes enrôlés dans les rangs du CRP à « revenir à la raison » et à abandonner la voie de la violence. Ce message s’inscrit dans une volonté affichée de pacification, mais il soulève immédiatement une question : à qui s’adresse-t-il réellement ?
Le CRP (Convention pour la Révolution Populaire), présenté comme un « mouvement révolutionnaire » par ses partisans, refuse tout dialogue avec les autorités provinciales. Selon des sources proches de ce mouvement, seul un échange direct avec le pouvoir central à Kinshasa serait envisageable. En d’autres termes, la main tendue du gouverneur militaire se heurte à une stratégie politique plus large, où le CRP cherche à se hisser au rang d’interlocuteur national.
Une guerre aux contours ambigus
Si les FARDC ont annoncé avoir repris le contrôle de la situation à Solenyama, le bilan humain reste lourd : au moins quatre combattants du CRP neutralisés, une dizaine de blessés dans leurs rangs, et des pertes non précisées au sein de l’armée congolaise. Mais au-delà de ce dernier épisode, c’est toute une dynamique conflictuelle qui s’est intensifiée ces derniers mois, notamment autour du lac Albert.
Selon un récent rapport des experts onusiens, l’Ouganda voisin aurait posé comme condition au CRP la conquête de la rive littorale du lac pour envisager un quelconque appui. Si cette information se confirme, elle donnerait une dimension régionale préoccupante à un conflit jusque-là perçu comme interne.
Une sortie de crise incertaine
Le discours pacificateur du général Luboya intervient alors que la fatigue du conflit se fait sentir, tant dans les rangs militaires que dans la population civile. Toutefois, son autorité en tant que gouverneur militaire semble aujourd’hui insuffisante pour enclencher une réelle dynamique de paix, surtout si le CRP continue de rejeter toute initiative provinciale.
Pour sortir de l’impasse, une implication claire du gouvernement central semble indispensable. D’autant plus que la rhétorique du CRP, qui cherche à se distinguer des groupes armés traditionnels, impose une réponse politique davantage qu’une riposte militaire. L’Ituri, déjà meurtrie par deux décennies de violences, pourrait difficilement supporter une escalade supplémentaire.
Dialogue ou défi politique ?
L’appel au dialogue lancé par le gouverneur militaire est un pas notable, mais qui semble en décalage avec la posture du CRP. La question n’est donc plus de savoir si Luboya est prêt à négocier, mais si Kinshasa est disposé à reconnaître le CRP comme un acteur politico-militaire à part entière. Faute de quoi, les combats risquent de se poursuivre, avec leur lot de victimes, de déplacements de population, et d’instabilité chronique dans cette province stratégique du nord-est de la RDC.
Rachidi Kudra, depuis Bunia
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